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Kanel en deuil: Boubou Ba s’en est allé !

«J’ai ressenti une grosse perte avec la disparition de Malaw WAGNE, ainsi que celle de Boubou BA Bambado, une semaine auparavant. C’est une période douloureuse» dit le président Macky SALL.En effet, l’Afrique en ces temps sombres a perdu des hommes de valeur comme Pape DIOUF et Manu DIBANGO.
Boubou BA, généalogiste, musicien, traditionnaliste, grand défenseur de la culture peule, était un fervent partisan du président Macky SALL.
 
En effet, Bouba, admiratif du président Macky SALL, tenait, à chaque fois, à venir à l’aéroport pour l’accueillir pour lui manifester son soutien politique. Bouba, avec son grand sens de l’Histoire, n’appelait le président Macky SALL que par son titre aristocratique, «Lam-Toro». Le chef de l’Etat lui donnait la parole à toutes ses rencontres, en France. Le président Macky SALL a envoyé, le samedi 18 avril 2020, une importante délégation à Kanel (Mamadou TALLA, Ministre de l’Education nationale, le député Farba N’GOM et le préfet, SF CISSE) pour ses condoléances à Mme Diariatou GACKO, la veuve de Bouba, et à sa famille.
De son nom complet Boubou Hamady BA, son père l’appelait Abdoulaye, mais c’est Boubou, le prénom de son oncle maternel qui est resté, pour devenir, «Bouba BA», et par contraction «Bouba». Il est né, en 1949, à Kanel, dans la région de Matam, au Nord du Sénégal. Ses lointains ancêtres, venus de Loodo, en passant par Goudidi Diopbé et Foummi Hara Diopbé, avant de s’installer, définitivement, en 1948, à Kanel, une ville chargée d’histoire et fondée au XVIIIème siècle, sous le règne du Satigui Silèye N’DIAYE, par Thierno Sidick DAFF et Tafsirou Hamat WANE. Dans l’échelle sociale, on trouve deux castes, «Le Torodos», la caste des nobles et du clergé musulman, et les Diawambé (Diawando au singulier), anciens courtisans des Almamy du Fouta-Toro. Il existe d’autres castes, les captifs et les artisans (forgerons, tisserands, cordonniers, bijoutiers, etc.). Kanel est divisé en deux grands quartiers «Thiélol» et «Lao».
Bouba, le seul né de sa fratrie à Kanel, est issu d’une famille d’historiens et de griots du Fouta-Toro. Son père, Hamady Ifra BA, lui a appris le métier de généalogiste et celui de griot. En effet, son père, Boubou Hamady, était griot officiel à la cour d’Abdou Salam KANE (1879-1955), chef de canton de Kanel, incluant à l’époque la région de Maghama (Mauritanie), chevalier de la Légion d’honneur le 9 octobre 1918, délégué au conseil du gouvernement de l’A.O.F. A l’arrivée de la famille à Kanel, c’est Hamady Abdoul, qui était le «Battoula», le conseiller d’Abdou Salam, mais par un retournement de situation, c’est Hamady Nially SICK qui l’introduira auprès de ce puissant chef de canton. Le règne d’Abdou Salam sur le Damga a duré 58 ans, entre 1897 et 1955. Le père d’Abou Salam, qui s’appelait Cheikh Mamadou Mamoudou KANE (1848-1890), a été assassiné, en novembre 1890, à Saint-Louis, par les hommes d’Abdoul Bocar KANE du Bosséya. J’ai retrouvé à la Bibliothèque Nationale de France, deux photos d’Abdou Salam datant de 1941 et de 1946, des documents rares. Hubert DESCHAMPS qui avait rencontré en 1943, Abdou Salam KANE, le décrit comme un homme «Intelligent, fin, cultivé». Abdou Salam est à la base d’une tentative d’introduire le coton à Kanel et la création, en 1940, du dispensaire de Matam. Au sortir de la Deuxième guerre mondiale, les Gaullistes l’accusent de collaboration avec les Vichystes, mais Abdou Salam, lavé de tout soupçon, sera même honoré, à Paris, en 1946, obtenant la distinction de Grand-Croix de la Légion d’honneur. Christian LAIGRET, dira que ce chef du Damga «étonne et charme tous ceux qui l’ont approché», et il est le dernier Almamy du Fouta.
Si Abdou Salam KANE a été un précieux collaborateur du pouvoir colonial, et être crédible dans son rôle de digne représentant de l’aristocratie peule, c’est qu’il a su utiliser, intelligemment, son griot Hamady Ifra, père de Bouba, qui a mis en relief sa légitimité au sein de l’aristocratie peule du Damga. En effet, Abdou Salam KANE a établi un pont entre l’Europe et l’Afrique, en se positionnant comme un digne héritier de l’Almamy Abdoul Kader KANE. Ce travail de mémorialiste du père de Bouba est important, d’autant plus qu’au départ, Cheikh Mamoudou est né à Kobillo, dans le Bosséya, et Abdou Salam était plus Saint-Louisien, de culture ouolof, que Foutankais, et il a dû donc se rendre, après ses études à Tunis, à M’Boumba, pour perfectionner son Poulaar. De surcroît, Abdoul Salam appartenait à la confrérie Quadria, alors que Alpha Oumar Thierno Baïla, un natif de Kanel et chef de guerre sous El Hadji Omar, avait massivement, introduit dans cette zone la Tidjania : «Le «Gaolo» (griot) devait, à tout moment, et en tout lieu chanter les louanges de son maître, pour le faire connaître et aimer, entretenir, pour ainsi dire sa réputation sociale. D’où la nécessité pour le propagandiste, d’assimiler parfaitement la généalogie de la maison qui se l’était attaché» écrit Yaya WANE, dans les «Toucouleurs du Fouta-Toro».
Par conséquent, le jeune Bouba, apprenti griot, à travers son père était à la bonne école ; ce qui explique qu’il est devenu dépositaire et héritier d’une longue et riche histoire du Fouta-Toro, et de sa noblesse. Le père de Bouba, en griot émérite, n’était pas seulement que griot à la cour d’Abdou Salam, il se rendait, régulièrement, dans les autres villages du Fouta-Toro. Les cadeaux qu’il recevait, il ne les gardait pas pour lui, mais les partageait, généreusement, avec tous.
Le jeune Boubou, ayant hérité de la générosité de son père, allait aider à cultiver les champs de son oncle Bocar Afi. Lutteur invincible et grand cavalier, pouvant réaliser d’étonnantes prouesses, Bouba, dès son jeune âge apprend le métier de griot lors des cérémonies familiales. Les Foutankais ayant un grand sens de l’hospitalité, «Le Teddungal», les étrangers se rendant à Kanel étaient souvent honorés chez le jeune Bouba, qui affûtait ses armes de maître de la parole et de griot.
Son père gravement malade et sentant la mort approcher, convoque un conseil de famille. Il confie au grand-frère, Samba Hamady Ifra BA, l’héritage de mémorialiste et de généraliste et à Bouba, le soin de s’occuper de la lignée. La famille de Bouba s’est spécialisée dans le «Kallassol» ou la généalogie des familles aristocratiques peules, les «Ardo» de Foumi Hara et de Kattoté. Ils sont toujours présents à l’occasion de l’intronisation d’un Ardo, comme cela a été le cas, pour Samba KA. Par ailleurs, Mamoudou Demba Ifra, avait épousé une grande artiste d’origine Soninké, Hawa Djiméra.
La mère de Bouba, Mouddo ou Bodiel Bocar DIONG, une «Mabbo Diawando», est native de Kanel. Si Bouba a été un grand artiste, c’est qu’il a vécu, dans le chef-lieu du Damga, une contrée chargée d’histoire. En effet, d’éminentes personnalités sont originaires de Kanel, Oumar KANE, historien à l’université Cheikh Anta Diop, Hamidou BOCOUM, ancien Directeur de l’IFAN, maintenant Directeur du Musée des civilisations noires à Dakar et Oumar SY, acteur de cinéma. Kanel a été la commune où une première école française a été créée en 1901. Kanel c’est aussi le village de Ibrahima Diawando N’DJIM, l’homme qui soufflait à l’oreille de Manuel VALLS, ancien premier ministre de France. Kanel c’est aussi la ville de Alpha Oumar Thierno Baïla, le commandant en chef des armées d’El Hadji Oumar TALL. Aussi, il n’est pas étonnant que cette ville religieuse, d’art et de culture ait vu naître de grands artistes comme Boubou Hamady BA.
Bouba était connu et reconnu des Foutankais et, en particulier de leurs diasporas. En effet, Bouba est arrivé en France dès 1970 et y a donc vécu pendant 50 ans. Sa connaissance de la diaspora du Fouta-Toro réside dans le fait qu’il a d’abord habité au foyer de Romainville, dans le 19ème arrondissement, et il est resté en contact avec sa sœur résidant à Mantes-La-Jolie, un haut lieu de concentration des Fountankais, et où il a été finalement inhumé. Bouba voyageait à travers toute l’Europe, partout où il y avait la diaspora du Fouta-Toro, en Belgique, en Allemagne, en Hollande, en Italie, en Espagne et en Grande-Bretagne.
En grand artiste, peu exubérant, il exerçait son métier de griot, dans la sobriété, le professionnalisme et dans une grande rigueur. Il s’appliquait dans tout ce qu’il faisait et visait la perfection. En effet, Bouba était un artiste complet, en Ministre de la Paroles, dans les évènements familiaux, il savait dire la généalogie des grandes familles, réconforter et soutenir dans les temps difficiles, féliciter et encourager les méritants, vanter les mérites des héros, ou formuler de bons vœux à l’occasion de rencontres festives ou joyeuses. Dans les meetings politiques, en soutien au président Macky SALL, il savait galvaniser les foules, les haranguer, pour les mobiliser vers l’action victorieuse : «Le «Gaolo» (griot) avait un rôle social affirmé. Il était le mémorialiste attitré des grandes familles, détenteur du pouvoir politique et religieux. La collectivité n’avait nul historien, si ce n’était le seul «Gaolo». Celui-ci doit être présent à toutes les batailles livrées par son Prince, non seulement pour affermir de la voix le courage des combattants, ou négocier une trêve, voire une capitulation, le cas échéant, mais également, pour se documenter et transmettre ce qu’il a vu» écrit Yaya WANE, dans «Les Toucouleurs du Fouta-Toro».
Bouba, dans sa musique traditionnelle peule, savait piquer au vif sa diaspora, pour entretenir les flammes de la fierté, de la solidarité et du mythe du retour au village, en somme une invitation à se dépasser, pour être utile à sa famille et à son pays. «Sans musique la vie serait une erreur, une fatigue, un exil» avait Friedrich NIETZSCHE, le premier philosophe qui a compris l’importance qu’elle revêt. La métaphysique d’Arthur SCHOPENHAUEUR l’avait incité à soupçonner que cet art nous mettait en relation avec «l’essence intime du monde». Dans une société aristocratique, les griots peuls, comme Bouba, ont bien compris que la vie est affects, passions, c’est-à-dire volonté de puissance. La musique exprime, mieux que tout autre art, la volonté de puissance, elle-même encore mieux traduite par l’art, «stimulant à la vie». En effet, Bouba a beaucoup voyagé, notamment au Congo, en RCI, au Cameroun et au Gabon et a fréquenté la diaspora peule à travers le monde.
En grand musicien et gardien de la tradition orale, instruit par cette culture des temps immémoriaux, Bouba savait chanter et mettre toutes les grandes valeurs traditionnelles du Fouta-Toro, comme le courage, le sens de l’honneur, de l’amitié, de la générosité, la dignité, la probité. Bouba savait, en particulier, jouer du «Hoddou» et ses différents airs : «Le N’Diarrou» et le «Fantang» des Peuls, le «Lagguia», un chant de guerre des Sébbé, le «Naaloumanaka», un air du Mali indiquant que chacun individu, par ses qualités intrinsèques, est unique et irremplaçable, le «Yoli Yoli» un air des «Diawando» une caste de sa mère, le «Domba», le «Handio», le «Kérrodé» associé aux chasseurs, le «Dilléré» pour les «Maaboubé» ou tisserands, «le Naalé» des esclaves, le «Tara», en l’honneur d’El Hadji Oumar Foutiyou TALL, ou des grands guerriers ou héros du Fouta-Toro, Samba Guéladio Diégui BA, ce prince Dénianké, en conflit avec Konko Bou Moussa. Bouba a aussi chanté la tragédie du Macina Toro, ayant vu l’aristocratie peule décimée, sous El Hadji Oumar TALL.
Cependant, cette diaspora du Fouta-Toro, en pleine mutation avec une nouvelle génération de jeunes issus de l’immigration, est éloignée de la culture traditionnaliste, vantant les mérites d’une aristocratie féodale et parfois conservatrice. Au Fouta-Toro, sous l’effet de l’argent qui corrompt tout, les valeurs aristocratiques sont en train de s’effondrer sous nos yeux. Par ailleurs, cette génération des griots des temps anciens, comme Bouba, disparaît progressivement. «L’ancien monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître» c’est la définition même de la crise qu’en donne Antonio GRAMSCI. Bouba, éminent historien connaissait tous les villages du Fouta-Toro. En particulier, il venait souvent à Danthiady, un village situé à 25 km de Kanel, chez mon oncle, Daouda Mamel N’DIAYE. Lors de ces veillées, tout le village est réuni autour de lui, il joue son Hoddou et enregistre des bandes sonores, restées un grand témoignage de son art.
Bouba était un grand maître des cérémonies, c’était ce que les Peuls appellent «Un Faari» c’était lui qui conduisait toute la cohorte de griots et de Niamakala, prenait la parole, présentait les invités. A la fin de la cérémonie, il répartissait, très équitablement les différents gains entre tous les artistes. Loin d’être cupide, Bouba était très connu pour sa grande générosité et sa solidarité, à l’égard de tous les membres de sa famille, des personnes en difficultés. ll savait aussi bien cultiver l’amitié, en envoyant des cadeaux (un mouton ou un bœuf) à ses généreux donateurs en vacances au Sénégal, en reconnaissance de leurs bienfaits. Bouba était aussi un intercesseur qui savait régler, favorablement, tous les différents conflits de la communauté. Ainsi, il a offert sa médiation et solutionné, favorablement, un gravement différend entre deux quartiers de Kanel, «Lao» et «Thiélol».
Bouba n’a pas oublié les recommandations de son père, sur son lit de mort : s’occuper de la famille. Les témoignages recueillis sont unanimes, ce qui caractérisait Bouba, «c’est son humanisme, son grand sens des relations sociales et surtout son culte sans limites, voué à l’amitié» dit Mamadou Abdoul DEME. En effet, Bouba n’était pas donc ce griot intéressé, disparaissant une fois qu’il avait son cadeau. Loin de là, il savait bien entretenir et conforter la relation à l’autre, de façon totalement désintéressée. Bouba était un homme du peuple, très humble, tolérant, d’un grand sens du savoir-vivre. La ville de Kanel et les Foutankais ont perdu un grand artiste «un immense flot de larmes coule abondamment, et pour longtemps encore» dit Bocar SAM. «Bouba était un homme pieux, généreux, équitable et très humaniste» me dit Demba Douwa SOCK.
L’artiste traditionnaliste, Boubou Hamady BA, dit Bouba, nous a quitté le 30 mars 2020, à Argenteuil, (Val-d’Oise) en France, après seulement quatre jours d’hospitalisation. Bouba, en immense star, ne fait rien comme les autres, il s’est révélé être un cadavre remuant, ayant tout bousculé. D’une part, sa disparition a provoqué un hoax, dans la toile. En effet, Bouba BA, un Peul de Kanel, a été confondu avec Booba, le musicien de rapp, de son vrai nom, Elie Yaffa, né à Boulogne, d’un père sénégalais, de l’ethnie soninké. D’autre part, d’une mort non encore élucidée, on suppose qu’il aurait été victime du Coronavirus ; son corps n’a pas pu être rapatrié au Sénégal, pour des raisons restées encore très obscures. En effet, le Ministre de la Santé, comme celui des Affaires étrangères du Sénégal, exigeaient, pour la délivrance d’une autorisation du transport, un certificat médical de non-contamination. Or en l’absence d’une procédure généralisée de test, et ce n’était qu’un cas de suspicion, un cas non avéré de Coronavirus, l’hôpital ne voulait pas délivrer un tel document. Devant cette impasse, alors que les frais du rapatriement, pouvaient être acquittés par une association, Bouba a été inhumé, loin de son pays et de sa famille, mais dans la tradition strictement musulmane, le 10 avril 2020, au cimetière de Mantes-La-Jolie, dans les Yvelines, en présence de tous ceux qui l’aimaient. Même si l’honneur est sauvegardé, son corps n’ayant pas été incinéré, cet épisode a laissé un profond ressentiment de la communauté peule en France, supposée être la 15ème région du Sénégal, à l’égard de nos autorités.
 

Bouba avait perdu sa précédente épouse, Aminata Bocar DIONG, décédée le 26 février 2016, et qui revenait, il y a de cela 3 mois, d’un voyage à la Mecque. Aminata lui avait donné trois enfants : Mamoudou (appelé aussi Oumar), Dandio, et Couro. Boubou s’était remarié à Diariatou GACKO, de Sinthiou Garba, sans enfant. Tous ses descendants, à l’exception de Dandio mariée à Kaolack, habitent à Kanel, au Sénégal.
Il n’a pas été aisé de recueillir ces témoignages sur la vie glorieuse de Bouba, aussi et sans être exhaustif, mes remerciements vont à Mamadou Abdoul DEME, de Doumga Ouro Alpha résidant d’Etampes, à Demba Douwa SOCK, de Bokidiawé résidant à Trappes, à Bocar SAM de Kanel et Mamadou Bouba BA, fils de l’artiste à Kanel.
Nous présentons nos sincères condoléances à la famille, aux amis de Bouba BA Bambado, au peuple sénégalais et à sa diaspora. Yo Allah Yourmomoo Yafomo.
Prenez grand soin de vous ! Stay at Home and Get Well !

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